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Prologue à Léo Strauss : philosophie, art d’écrire, politique

Léo Strauss : philosophie, art d’écrire, politique, 2001

Langue originale: Français

Mots-clés

  • Leo Strauss
  • Art d'écrire
  • Herméneutique straussienne
  • Philosophie politique
  • Persécution et liberté d'expression
  • Anciens et Modernes
  • Rhétorique de la philosophie
  • Conditions politiques de la philosophie
  • Obliquité du texte
  • Vérité et histoire

Résumé

Ce recueil introduit la méthode herméneutique singulière de Leo Strauss, fondée sur une lecture minutieuse et rigoureuse des textes philosophiques combinée à la reconnaissance d'un « art d'écrire » oblique et voilé qui gouvernerait la production philosophique dans les contextes de persécution et de censure. Les auteurs soulignent que Strauss reconstitue dans la tradition les questions vitales concernant les conditions politiques et théologico-politiques de possibilité de la philosophie elle-même, notamment la tension entre persécution et liberté d'expression, entre vérité historique et enseignement philosophique, et entre la philosophie ancienne et la philosophie moderne. Le volume, résultant d'un colloque international tenu à la Sorbonne en décembre 1998, offre une lecture attentive de celui qui demeure sans doute le commentateur le plus difficile, le plus déconcertant et le plus influent de l'histoire de la philosophie politique.

Thèmes

  • Argumentation & interprétation
  • Philosophie & théorie du droit
  • État de droit, démocratie & droits humains
  • Histoire des idées

Texte intégral

Comment lire Leo Strauss  ? Chacun convient qu'il y a là, dans ces commentaires étincelants d'œuvres classiques et modernes, une œuvre elle-même singulière, qui ne se laisse reconduire qu'avec d'importantes résistances au genre qu'il est convenu de nommer, non sans difficultés, «  histoire de la philosophie  ». Chacun reconnaîtra, peut-être pour s'en inquiéter, qu'il s'agit d'une tentative obéissant à d'autres fins que la visée historique qu'elle reconnaît pourtant, modestement, aussi comme la sienne. Ou plutôt chacun voit que l'histoire est ici intégrée à une stratégie très concertée dont chaque expérience de lecture conduite par Strauss porte la marque, sans pour autant en dévoiler entièrement ni la méthode ni les fins. Il y a, dans toute cette rigueur, dans toute cette audace, la forme d'une énigme.

Par la méthode l'œuvre straussienne fera d'emblée question, son attachement scrupuleux à la lettre se retournant en nécessaire distance et précaution, lorsqu'elle découvre à même le texte considéré des motifs de s'en détourner, ou bien plutôt de redoubler de vigilance en l'interprétant selon les règles très délicates d'un art d'écrire, oublié aujourd'hui, ou si radicalement transformé qu'il nous est devenu presque inaccessible, mais qui, dans un demi-jour, en gouvernerait toute l'économie, et à travers celle-ci le sens ou la doctrine, l'ensei­gnement qu'il entend communiquer. Le commentateur s'obligera alors à en reconstituer, à partir de l'auteur même et particulièrement de son art de lire, c'est-à-dire de son propre rapport à la tradition et de ce qu'il enseigne de la lecture, les procédures indirectes. C'est bien ici l'antique question de la rhétorique de la philosophie, ou d'une rhétorique elle-même philo­sophique, que Strauss ne cesse de ramener à la vie -- considérablement transformée pourtant. Mais d'autre part il est impossible de ne pas remar­quer que l'écriture même de Strauss s'est approprié cette obliquité si profondément qu'elle en a pris en quelque façon le tour, à la fois le sérieux et l'ironie : le sérieux de l'extrême attention aux énoncés, dans leur cohérence comme dans leur contra­diction, laquelle doit bien vouloir dire aussi quelque chose (du moins la tâche de s'en inquiéter est-elle d'autre part indiquée au lecteur), l'ironie qui procède à toutes sortes de dépla­cements, d'ambi­guïtés, de provo­cations. Strauss est l'auteur difficile de com­mentaires eux-mêmes obli­ques concernant des textes obliques de la tradition. Lire Strauss, ou le traduire, ne va pas sans mal, ou du moins sans questions : c'est peut-être la plus sûre justification des contri­butions rassemblées ici que d'appeler après d'autres à une lecture attentive de celui qui est sans doute le commentateur le plus difficile, le plus déconcertant de l'his­toire de la philosophie.

Mais quant aux fins qui sont celles de Strauss notre embarras est plus grand encore. Strauss paraît bien rechercher la vérité historique de l'enseignement des auteurs qu'il commente. Mais à travers celle-ci c'est le conflit même de la vérité et de l'histoire qu'il s'agit pour Strauss de ranimer, questionnant à travers l'histoire de la philosophie politique l'émergence de notre historicisme lui-même, dans la réac­tualisation de querelles elles-mêmes oubliées -- c'est-à-dire devenues «  historiques  » seulement -, celle des Anciens et des Modernes, celle des Lumières et de l'orthodoxie, celle de la politique et de la philo­sophie. Dans son extrême subtilité, le commentaire straussien ne se contente pas d'opposer des classiques aux modernes, contrairement à la représentation, elle-même politique, que l'on s'en fait communément : il découvre partout des territoires instables, les lignes de partages d'abord invisibles, des frontières indécises où ce qui à chaque fois se joue n'est rien de moins que la possibilité de la philosophie. Comment la philosophie est-elle possible dans la cité, quelle est sa place, si elle en a une, dans les affaires et les préoccupations humaines, et quelles sont les conditions politiques de son exercice, de l'enseignement qu'elle dispense, aux philosophes comme, différemment, aux non-philosophes  ? En l'absence d'une politique philosophique, dont le concept fait en tout état de cause problème, quelle doit être la politique de la philo­sophie elle-même  ? Davantage : une cité est-elle possible où les philoso­phes pourront vivre -- d'un genre de vie philosophique  ? Comment, en elle, les non-philosophes pourront-ils accéder à la philo­sophie, et comment les philo­sophes s'adresseront-ils à eux pour les y appeler, pour les y conduire  ? Sur quelle sorte de communauté -- ou de sens commun -- la philo­sophie fera-t-elle nécessairement fond pour, tout ensemble, s'en libérer et les cultiver  ? Y aura-t-il des limites à la tolérance politique envers la philosophie, ou à la tolérance de la philosophie elle-même envers ce qui n'est pas elle  ? Strauss, à travers toutes sortes de montages herméneu­tiques, reconstitue minutieusement ces questions dans les textes de la tradition, où, pour un lecteur moderne, qui ne comprend plus ce qu'elles ont de vital, elles sont désormais enfouies -- où elles étaient déjà, en raison de leur genre même, qui est politique, habilement voilées. Prudence, précaution, sagacité : les vertus de l'art d'écrire et de l'art de lire ont rendu possible la philosophie. Mais qu'en est-il aujourd'hui  ? Ce n'est pas le moindre paradoxe de l'œuvre de Strauss que de penser constamment, à travers la tradition, le sens singulier d'un présent qui en est moins l'oubli paresseux que l'occul­tation historiciste, d'une tout autre nature. C'est avec cet historicisme qu'il nous faut compter, c'est de lui qu'il convient, pour nous, de partir : il s'agit moins d'y résister, directement du moins, que bien plutôt, et avant tout, de nous comprendre nous-mêmes. Strauss ne confond jamais l'histoire de la philosophie, qu'il pratique, avec la philosophie, qu'il commente : mais la question de la possibilité de celle-ci ne se pose peut-être plus, pour nous, exactement dans les mêmes termes. Comprendre notre présent n'implique pas seulement d'être au clair sur la tradition dont il procède, mais peut-être surtout de marquer les tournants, les déplacements, les gestes qui l'en ont détourné. Sur le chantier straussien ont lieu d'immenses préparatifs en vue de la compréhension de soi du présent. La fin qu'ils visent à travers elle n'est rien d'autre que la philosophie elle-même dans une époque qui, pour n'être plus, dans les conditions politiques ou théologico-politiques qui la caractérisent, hostile à son exercice -- du moins sur le mode de la persécution --, ne lui est pourtant pas, dans le prin­cipe même qui dirige ses évaluations, plus favorable. La réserve straussienne se tient exactement entre la conscience de ce présent et l'in­quiétude de cette visée.

C'est aussi à l'éclaircissement de ces quelques difficultés straus­siennes concernant les fins de l'homme, le sens du présent et la possi­bilité politique de la philosophie, que ce recueil voudrait contri­buer : où il ne s'agit pas d'être straussien, mais seulement de lire celui qui avait pris l'habitude, pour ainsi dire, de philosopher dans le texte.

Ce volume fait suite au colloque international qui s'est tenu en Sorbonne en décembre 1998. Cette manifestation était aidée par le conseil scientifique de l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne et, en Belgique, par la Fondation Perelman et le Fonds de la Recherche Fonda­mentale Collective. Elle était organised et soutenue conjointement par trois équipes, le pôle philosophie du Laboratoire de Recherches sur le Langage de l'Université Blaise Pascal, le Centre de Philosophie du Droit de l'Université Libre de Bruxelles et le Centre d'Histoire des Systèmes de Pensée Moderne de l'Université Paris I, dont nous remercions très vivement les responsables, respectivement, Élisabeth Schwartz, Guy Haarscher, Jean Salem. Nos remerciements vont également à André Tosel qui a accompagné ce projet et à Monique Dixsaut qui a bien voulu accueillir l'ouvrage qui en résulte dans cette collection.

Citer ce travail

« Prologue à Léo Strauss : philosophie, art d’écrire, politique », in Léo Strauss : philosophie, art d’écrire, politique, Vrin, 2001.
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