Article de presse
L'Université n'est pas une entreprise
Langue originale: Français
Mots-clés
Résumé
Benoit Frydman critique l'application des techniques du nouveau management public à la gouvernance universitaire, arguant que si l'évolution institutionnelle est nécessaire, les universités doivent préserver la gestion participative et la liberté académique pour maintenir la qualité de l'enseignement et de la recherche. Il dénonce les quatre piliers du modèle managérial—financement basé sur les performances, marchandisation de l'éducation étudiante, précarisation du statut académique et remplacement de la gouvernance collégiale par une gestion entrepreneuriale—en démontrant, par une analyse comparative, comment cette idéologie produit hiérarchisation, conformisme, fuite des cerveaux et diminution de la qualité académique malgré des indicateurs superficiellement attractifs.
Texte intégral
Le monde universitaire belge connaît quelques soubresauts : débarquement du recteur de la KU Leuven par le conseil spécial de l'Université (décembre 2008) ; retrait du recteur de l'UCL (janvier 2009) et report d'un an du projet de fusion des Universités catholiques dans UCLouvain (février 2010) ; démission du recteur de l'ULB (septembre 2010) et agitations au conseil d'administration... Autant de signes avant-coureurs dans notre pays de la profonde restructuration affectant le secteur universitaire au niveau européen et mondial, qui entre à présent dans sa phase décisive.
Dans un contexte de réduction drastique des dépenses publiques, il s'agit de transformer les universités et les hautes écoles en entreprises productives et concurrentes, gérées et développées selon les techniques du nouveau management public. Ce modèle managérial des universités, qui a le vent en poupe en Europe, préconise notamment les réformes suivantes :
- Limitation et affectation des subsides en fonction des performances des institutions, des disciplines et des programmes.
- Transformation des étudiants en « clients », acheteurs (à un prix revu à la hausse) de compétences professionnelles et des diplômes qui les certifient.
- Précarisation du statut et mise sous contrôle des enseignants et des chercheurs par la suppression de la « tenure » et les évaluations permanentes.
- Remplacement de la gestion participative des Universités par les membres de la communauté universitaire par une gestion entrepreneuriale par un corps de managers professionnels ne répondant de leurs décisions que devant un conseil d'administration représentant principalement les bailleurs de fonds publics et privés.
Un tel scénario, prôné dans de nombreux cercles, ne relève pas de la science-fiction. Le modèle se répand rapidement et se trouve désormais à nos portes, voire dans nos murs. Il domine au Royaume-Uni (sauf dans les meilleures universités comme Cambridge et Oxford), en produisant des effets dévastateurs et des protestations vigoureuses (voir les manifestations à Londres du 10 novembre dernier). Il a été mis en place en France, non sans conflits, par la loi de réforme des universités (LRU) et il s'applique déjà en Flandre au niveau de l'évaluation, de l'allocation des subsides publics et de la gouvernance de certaines universités. On voit mal comment il épargnerait la Communauté française, travaillée par des projets de réformes plus ou moins ambitieux.
Si rien ne semble devoir arrêter en apparence la marche triomphante du nouveau management public, il n'y a guère de raisons de s'en réjouir. De nombreuses études, y compris des spécialistes du management eux-mêmes, ont montré les carences, les dysfonctionnements et les effets pervers que la mise en œuvre de ces techniques provoque dans les différents services publics. Ils sont particulièrement aigus dans les professions dont l'exercice et la déontologie reposent essentiellement sur la liberté et l'indépendance de jugement, comme les magistrats, les médecins et les professeurs d'université.
Dans les universités, le modèle managérial risque de provoquer l'engrenage suivant : le délaissement des filières « non rentables », en particulier la recherche fondamentale et les humanités ; le renforcement des logiques hiérarchiques internes, la tendance au conformisme et la démotivation ; en conséquence, le départ des esprits libres et des cerveaux vers des postes où la liberté sera préservée (quelques universités d'élite, notamment américaines, qui résistent à ce modèle) ou la rémunération beaucoup plus importante (les entreprises) ; et finalement, malgré des chiffres aussi brillants que trompeurs, la baisse de la qualité de l'enseignement et de la recherche, la perte des valeurs propres à l'ethos de la communauté universitaire et la destruction du service public.
L'évolution de l'université est nécessaire pour lui permettre de remplir son rôle-clé dans la société de la connaissance, assurer l'accès aux études du plus grand nombre et l'ouverture sur l'Europe et le monde. Mais celle-ci ne pourra réussir qu'en sauvegardant les deux piliers fondamentaux de l'université moderne : sa gestion participative par les membres de la communauté universitaire et la protection effective de la liberté académique contre les pressions internes et externes.
Le statut des universitaires n'est pas un privilège corporatif désuet, mais la garantie indispensable de la qualité de l'enseignement et de la recherche de haut niveau. On n'invente pas l'avenir sur commande et on ne transmet pas à la jeunesse le savoir, le goût de la recherche, de la discussion et de la liberté, le doigt sur la couture du pantalon. L'université moderne a su préserver un milieu pour développer le savoir relativement à l'abri des pressions du pouvoir et du marché, pour le plus grand bien de la société. Pour construire l'avenir, ne laissons pas l'idéologie du management devenir le fossoyeur de nos libertés.
L'essentiel¶
- Dans un contexte de réduction drastique des dépenses publiques, rien ne semble devoir arrêter la marche triomphante du nouveau management.
- Il n'y a guère de raisons de s'en réjouir, le statut des universitaires n'est pas un privilège.
La Fondation universitaire et le forum éthique¶
Créée en 1920 à l'initiative d'Herbert Hoover et Emile Francqui, la Fondation universitaire vise à promouvoir l'enseignement universitaire et la recherche scientifique en Belgique, notamment en fournissant un lieu où tous les universitaires belges puissent se rencontrer, par-delà les clivages institutionnels, philosophiques et linguistiques. Initié par la Fondation universitaire en 2002, le forum éthique se tient chaque année, traitant des problèmes relatifs à l'enseignement, à la recherche ou au rôle de l'université envers la société.
Ce jeudi 18 novembre, de 14 à 18 heures, le 9e forum aura pour thème : « L'Université comme entreprise : désastre ou nécessité ? ». Adresse : 11, Rue d'Egmont à 1000 Bruxelles. Tél. : +32.2.545.04.20. Infos sur http://www.fondationuniversitaire.be/fr/forum9.php
Citer ce travail
« L'Université n'est pas une entreprise », Le Soir, 18 novembre 2010.
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https://benoitfrydman.com/fr/article-de-presse/2010-l-universite-n-est-pas-une-entreprise/