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title: Préface à La théorie bidimensionnelle de l'argumentation. Présomption et argument
  a fortiori
author: Benoit Frydman
language: fr
date: 2012
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Peu de temps après la publication de son célèbre _Traité de
l'argumentation_[^1], Chaïm Perelman s'est tourné vers le
droit et, avec ses collègues juristes de l'Ecole de Bruxelles, il a
consacré l'essentiel de ses recherches à l'argumentation juridique. Les
ouvrages collectifs qu'il a dirigés dans le cadre du Centre National de
Recherches de Logique (CNRL) en sont les produits et son livre
*Logique juridique*, publié en 1976, en offre une très bonne
synthèse[^2], Dalloz, 1976]. Ces ouvrages largement diffusés ont exercé,
bien au-delà de Bruxelles et de son Université libre (ULB), une
influence profonde sur les formes et les méthodes du raisonnement
juridiques, sur les modes de connaissance et d'enseignement du droit et
donc finalement sur le droit lui-même, dans sa théorie comme dans sa
pratique[^3], P.U.F., 2012, 229-246.]. Ils ont permis de
réinstaller les procédés et les outils de l'argumentation au centre des
facultés de droit, où ils étaient nés en même temps que l'Université,
mais dont ils avaient été chassés par la Modernité, lorsque s'était
imposé le projet moderne de faire du droit une science exacte, sur le
modèle de la logique ou de la philologie, et un auxiliaire discipliné du
pouvoir politique[^4], Bruylant, col. « Penser le droit »,
3ème édition, 2012.].

Pour autant, si les cours d'argumentation, les procès simulés
(*moot courts*), les « cliniques » du droit et les concours de
plaidoirie se multiplient et gagnent progressivement tous les domaines
de la formation des juristes, la recherche en argumentation, et
singulièrement en argumentation juridique, n'en est probablement encore
qu'à ses débuts. Il demeure tant de procédés à découvrir et à mettre en
évidence, tant de notions à mettre au point en sorte de pouvoir les
comprendre, les maîtriser et les transmettre aux nouvelles générations.
Il ne s'agit certes pas d'en rester aux généralités, devenues banales
dès lors qu'elles sont unanimement acceptées, ni de répéter
inlassablement les idées et les catégories des classiques et notamment
de Perelman (qui aurait eu 100 ans en 2012), mais il faut s'attacher, au
contraire, à faire fructifier l'héritage et pour cela ne pas hésiter à
bousculer les nouvelles idées reçues et à changer quelques valeurs qui
garnissent un portefeuille qui a parfois été géré un peu trop
tranquillement comme une rente.

C'est précisément la tâche à laquelle s'est attelé Stefan Goltzberg.
Dans cet ouvrage, le lecteur ne trouvera pas une nouvelle histoire de la
rhétorique ou une synthèse de l'argumentation en général et de
l'argumentation juridique en particulier, ni une collection de lieux
plus ou moins communs ou de recettes. Il participera plutôt à
l'exploration méthodique et limpide de nouveaux chemins pour avancer
dans la connaissance et l'enseignement tant théorique et pratique de
cette discipline fascinante et utile. Ces nouvelles pistes, qui
divergent franchement de la tradition perelmanienne et tranchent avec la
plupart des ouvrages publiés sur le sujet à ce jour, sont principalement
au nombre de deux.

La première concerne le problème fondamental des rapports entre la
logique et la rhétorique. Pour les tenants de ce que Stefan Goltzberg
appelle le « réductionnisme logique », les seuls raisonnements
réellement convaincants sont ceux qui relèvent d'une logique
incontestable, portant sur des notions qui ont pu faire l'objet d'une
définition parfaitement claire et univoque. Ce modèle de pensée et
d'exposition logico-mathématique, souvent associé dans notre tradition
philosophique à Descartes, qui a condamné à l'opprobre et à l'exil le
modèle ancien de l'argumentation contradictoire, rejeté au rang de
sophisme ou de billevesée scolastique, a triomphé avec la science
moderne et avait réussi à s'imposer, sous des formes évolutives, comme
modèle de la pensée rationnelle en philosophie, mais aussi dans toutes
les facultés universitaires, y compris en droit.

Perelman, après avoir lui aussi commencé par explorer, sur les traces de
Frege et de Russell, cette voie de la logique formelle et tenté de
l'appliquer aux questions de justice, a largement contribué à son
renversement avec sa « Nouvelle Rhétorique ». Il en a démontré le
caractère à la fois réducteur et inaccessible et dénoncé les impasses
auxquelles conduisait ce positivisme contemporain condamné à la fois au
scepticisme dans le domaine des valeurs et de la philosophie morale et à
la soumission pure et simple à la volonté du pouvoir, fût-elle
arbitraire et même criminelle, dans le domaine du droit. Le renversement
argumentatif de Perelman consiste à affirmer que tout débat ou litige
relatif à une question de justice, et donc tout procès, s'il n'est pas
réductible à une solution logiquement contraignante, met en jeu un
conflit d'intérêts et de valeurs pouvant être arbitré dans le cadre et à
l'issue d'un débat contradictoire. Dans le cadre de ce débat, chaque
partie fait valoir les arguments les meilleurs à son estime de nature à
persuader l me de la supériorité de sa cause et à contredire les
arguments présentés dans le même but par la partie adverse. Or, dans ce
cadre fondateur de la raison juridique et de la rhétorique qu'offre le
procès, Perelman se rallie, comme la très grande majorité des auteurs
d'ailleurs, au modèle topique. Dans la topique (c'est-à-dire
l'inventaire des *topoï*, des « lieux »), à tout argument
correspond en principe un argument contraire ou symétrique, qui peut
être opposé au premier dans le cours de la discussion et qui ne lui est
pas inférieur sur un plan formel. Ainsi, pour reprendre des exemples
classiques de la topique juridique, à celui qui invoque une loi à
l'appui de sa cause, l'adversaire pourra opposer une autre loi en sens
contraire (l'antinomie) ; ou bien, si une partie soutient que le juge
doit appliquer la loi à la lettre, l'adversaire pourra plaider qu'il
doit au contraire privilégier l'intention réelle du législateur ou
encore opposer à la formule unique de la règle, l'infinie diversité de
ses contextes d'application possibles (la lettre et l'esprit). Dans le
modèle topique, la décision n'est pas formellement contrainte par
l'argumentation, mais elle implique, dans le contexte particulier de
l'espèce, un choix entre les valeurs véhiculées par les arguments
opposés.

Ainsi, au « réductionnisme logique », qui prétend ou espère résorber les
contestations et les doutes par la clarté des définitions et l'usage de
formes de raisonnement irréfutables, s'oppose le « réductionnisme
topique », qui affirme à l'inverse qu'à tout argument, quel qu'en soit
la forme ou la clarté, correspond toujours nécessairement un argument
contraire dont la valeur formelle est équivalente. La thèse de Stefan
Goltzberg consiste, non pas tant à renvoyer dos-à-dos ces deux
réductionnismes, que l'on identifiera respectivement à la logique et à
la rhétorique, mais plutôt à les réconcilier en montrant que, si la
plupart des arguments sont effectivement topiques, c'est-à-dire
réversibles ou, comme dit l'auteur « défaisables », certains arguments
spécifiques sont néanmoins logiques, c'est-à-dire qu'ils ne peuvent être
renversés ou défaits par un argument formellement symétrique ou opposé.

Cette thèse, si elle se vérifiait, emporte des conséquences importantes
et intéressantes. En philosophie, elle permettrait peut-être d'ouvrir
enfin une issue honorable au long conflit qui oppose, depuis Socrate et
Platon, les philosophes en quête de vérité démonstrative aux sophistes
relativistes, si souvent décriés et dépeints par leurs adversaires comme
des mercenaires manipulateurs experts dans le maniement d'armes de
séduction massive pour tromper l'auditoire. Il ne s'agirait plus
désormais de dresser les uns contre les autres, mais plutôt de combiner
les enseignements de la logique, censée sortie toute armée de la tête
d'Aristote, et de la rhétorique, synthétisés par le même Aristote au
départ de l'enseignement des sophistes (ainsi qu'une partie de la
logique elle-même d'ailleurs). En droit, la thèse « bidimensionnelle »,
qui donne son titre à l'ouvrage, offre également des perspectives
particulièrement satisfaisantes. Elle permettrait non plus de séparer,
mais de conjuguer, d'une part, l'art du débat contradictoire, qui donne
sa vie et son âme non seulement au procès mais à la raison juridique et
judiciaire, et, d'autre part, le souci inlassable et légendaire de
clarté et de rigueur, qui caractérise également, depuis les
jurisconsultes romains, la technique juridique, telle qu'elle s'incarne
en particulier dans l'art des définitions et des catégories.

Mais l'ouvrage ne se cantonne nullement à ce grand débat général.
L'auteur s'attache au contraire à démontrer la réalité et l'intérêt de
sa thèse en travaillant sur des arguments spécifiques, qui sont d'usage
quotidien et particulièrement importants pour la pratique juridique. Il
apporte ainsi un compréhension nouvelle et une amélioration bienvenue à
la théorie des présomptions (auquel Perelman et l'Ecole de Bruxelles
avaient déjà consacré un ouvrage[^5]) en
donnant enfin une explication satisfaisante et un statut à la notion
énigmatique de « présomption irréfragable », dont on sait que le droit
n'admet pas le renversement par la preuve contraire. D'autre part,
Stefan Goltzberg consacre une analyse approfondie à l'argument _a
fortiori_, l'un des trois arguments dits « quasi-logique » avec
l'argument *a pari* (l'analogie) et l'argument *a contrario*.
Il montre, contrairement à l'enseignement quasi-unanime de notre
dogmatique juridique, que celui-ci ne correspond pas structurellement à
une « analogie renforcée ». Contrairement aux arguments topiques _a
pari_ et *a contrario*, qui sont symétriques, l'argument _a
fortiori_ n'a pas structurellement d'argument opposé qui puisse le
défaire, soutient Stefan Goltzberg, en s'appuyant à la fois sur le
fonctionnement et les usages de cet argument et sur l'héritage d'autres
cultures juridiques, en particulier le droit hindou et la logique
talmudique. Ces découvertes impliquent évidemment des conséquences
importantes quant au maniement pratique de tels arguments.

La seconde innovation majeure, qui s'inscrit également en rupture avec
la tradition anti-formaliste issue de Perelman, par ailleurs dominante
dans les travaux contemporains en argumentation, Stefan Goltzberg
l'emprunte à Oswald Ducrot et à sa théorie de l'argumentation dans la
langue. Cette théorie, qui se décline notamment en une analyse
minutieuse des « marqueurs argumentatifs », a le mérite d'ajouter aux
dimensions sémantique et pragmatique de l'argumentation (le sens des
arguments et l'effet qu'ils produisent), une dimension syntaxique (leur
forme), qui a en outre le mérite d'être observable, constante et d'obéir
à des règles précises. Ainsi, si je dis au sujet d'un jugement qu'il est
« sévère mais juste », je ne véhicule pas la même idée que si je le
qualifie de « juste mais sévère », ce qui révèle, sur un plan
argumentatif (distinct du plan grammatical), le caractère « orienté » de
la conjonction « mais ». On imagine l'étendue du domaine ouvert ici par
Stefan Goltzberg à l'exploration des chercheurs et des étudiants qui
seront ainsi initiés à une dimension de la langue mobilisable à des fins
de persuasion, sur laquelle ni l'école ni la méthodologie juridique
n'avaient jusqu'alors directed leur attention.

Aussi, je suis particulièrement heureux d'accueillir, au sein de la
collection « Penser le droit », ce livre qui lance l'argumentation
juridique dans des voies nouvelles et prometteuses, qui intéresseront
non seulement les professeurs et les étudiants qui se forment au droit
et à l'argumentation, mais aussi les praticiens et plus largement tous
ceux qui s'intéressent au raisonnement juridique et à la raison
pratique. Pour réaliser son dessein, Stefan Goltzberg a mobilisé (sans
jamais en faire étalage) des connaissances et des compétences
considérables et rarement réunies. A la fois philosophe et linguiste de
formation, il étudie et enseigne l'argumentation depuis plusieurs années
et spécialement l'argumentation juridique, tant aux étudiants en droit
qu'aux magistrats. Chercheur au Centre Perelman de philosophie du droit,
il étudie également depuis longtemps les domaines de la grammaire et de
la logique talmudiques, qu'il a approfondit l'an dernier au sein d'une
équipe du FNRS à Jérusalem avant de les poursuivre l'an prochain à
l'Université de Cambridge. Ce livre, dont la substance provient en
grande partie de la thèse de doctorat qu'il a soutenue avec succès à
l'ULB en 2011, sous la co-direction de Michel Meyer et moi-même, marque
à la fois un aboutissement et un point de départ, la première
réalisation majeure d'un parcours intellectuel et d'une œuvre qui
s'annoncent profondément originaux.

Benoit Frydman

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[^1]: Ch. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca,
*Traité de l'argumentation. La nouvelle rhétorique*, Éditions de
l'Université de Bruxelles, 1958.
[^2]: Ch. Perelman, _Logique juridique. Nouvelle
rhétorique
[^3]: Sur cette question, voir B. Frydman, « Perelman et les
juristes de l'Ecole de Bruxelles » in B. Frydman et M. Meyer (dir.),
*Chaïm Perelman (1912-2012)* _: de la Nouvelle Rhétorique à la
logique juridique
[^4]: Pour une étude approfondie de cette histoire,
voir B. Frydman, _Le sens des lois : histoire de l'interprétation
et de la raison juridique
[^5]: Ch. Perelman et P. Foriers
(éds), *Les Présomptions et les fictions en droit*, Bruylant,
« Travaux du Centre national de recherches logiques », 197___
