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title: Notice sur Chaïm Perelman
author: Benoit Frydman
language: fr
date: 2023
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**Chaïm Perelman**



Chaïm Perelman (1912-1984) est un philosophe de l'École de Bruxelles qui
a recentré la méthodologie juridique sur l'argumentation et ses
techniques.

**Biographie. -** Perelman est né à Varsovie au sein d'une famille
juive bourgeoise éclairée, qui émigre à Anvers en 1925. Perelman rejoint
l'Athénée public flamand de la ville où il lie amitié avec René Dekkers,
plus tard célébré comme le plus grand juriste flamand, et Henri Buch,
issu du même milieu que Perelman, qui dirigera la Résistance communiste
belge durant la Seconde Guerre mondiale. Les trois compères étudient
ensuite le droit ensemble à l'ULB, tandis que Perelman mène
parallèlement des études de philosophie, sous la double direction du
logicien Barzin et du philosophe et sociologue Eugène Dupréel. Dupréel,
chef de file de l'École de Bruxelles durant l'entre-deux guerres,
développe une conception pluraliste de la société et de la philosophie
et réhabilite les sophistes. Perelman se passionne quant à lui pour la
logique formelle et soutient sa thèse d'agrégation sur Frege et Russell
en 1938. Mobilisé en 1940, il est exclu de l'université comme tous les
Juifs par une ordonnance militaire de l'Occupant, avant que l'ULB ne
ferme ses portes en 1941 pour résister aux exigences des Nazis. Perelman
participe au Comité de Défense des Juifs, organisation résistante
clandestine dont la réunion fondatrice se tient chez le couple Perelman.
Sa femme Fela joue un rôle important dans l'organisation du placement
des enfants juifs cachés. Dès la réouverture de l'ULB à la Libération,
Perelman est nommé professeur ordinaire et publie un essai sur la
justice, qui constituera désormais une préoccupation majeure. Il entend
compléter la logique formelle par une théorie de l'argumentation, tirée
de l'analyse empirique des moyens d'augmenter l'adhésion en philosophie
et dans les champs de l'activité humaine scientifique et pratique. Cette
recherche débouche sur le *Traité de l'argumentation* qu'il publie
en 1957 avec Lucie Olbrechts-Tyteca et qui connaîtra un grand succès et
de multiples traductions. Parallèlement, Perelman crée en 1953, avec ses
amis Buch et Dekkers, une section juridique au sein du Centre National
de Recherches de Logique, dont il est la cheville ouvrière. A partir de
1958 et jusqu'à la mort de Perelman, le petit groupe enrichi d'autres
professeurs de l'ULB et de hauts magistrats belges se réunit
mensuellement et publie régulièrement des ouvrages collectifs. Perelman
en synthétisera les principaux apports en 1976 dans son ouvrage
*Logique juridique. Nouvelle rhétorique*. L'auteur partage
désormais son temps entre ses activités bruxelloises et de très nombreux
voyages, conférences et enseignements dans le monde entier,
majoritairement aux Etats-Unis. Il meurt à Bruxelles à l'âge de 72 ans.

**Apport à la méthodologie juridique.-** Perelman a renouvelé
l'étude du raisonnement juridique en montrant que celui-ci ne relève pas
de la logique formelle, symbolisée par le fameux syllogisme judiciaire,
mais de l'argumentation, qui avait été délaissée voire méprisée par tous
les courants du positivisme juridique. L'École de Bruxelles en enrichit
considérablement la panoplie par l'étude empirique des moyens et
techniques mobilisées par les juges dans la motivation de leurs
décisions : la distinction entre le fait et le droit, les antinomies et
les lacunes, les présomptions et les fictions, les preuves, les notions
à contenu variable, etc. De formelle, *a priori* et normative,
l'étude de la raison juridique devient empirique, descriptive et
informelle.

La méthode de l'École de Bruxelles repose essentiellement sur
*l'étude de cas* en contraste avec l'approche systématique des
normes qui domine le second 20e siècle. Plus que le débat
législatif, le procès symbolise la lutte pour le droit et la justice à
laquelle se livrent les groupes d'intérêts et de valeurs antagonistes
qui composent les sociétés pluralistes contemporaines. L'issue
incertaine dépend de la capacité des parties à transformer, par les
ressources de l'argumentation, leurs revendications en moyens juridiques
admissibles et convaincants. L'étude de cas suppose ainsi une
*étude en contexte* qui privilégiera une approche
*interdisciplinaire* réalisée de préférence par le _travail en
équipe_.

Cette méthode reflète une conception *dynamique* du droit comme
construction humaine, *incertaine* et instable, qui évolue et
s'enrichit (ou s'appauvrit) au fil des luttes et des cas, comme le
produit de nos désaccords plutôt que d'une volonté centrale. La
philosophie du droit de Perelman s'inscrit pleinement dans le contexte
historique de la Seconde Guerre mondiale et participe de la refondation
du droit après la guerre sur la base de la démocratie, des droits
humains et des principes généraux du droit. Elle défend une conception
*engagée* de la lutte pour l'Etat de droit à l'opposé du principe
de neutralité axiologique. Très critique vis-à-vis du positivisme
juridique, l'École de Bruxelles n'est pas davantage jusnaturaliste. Elle
développe une forme originale de *pragmatisme* juridique, assez
rare sur le continent européen.

**Anecdote. --** Perelman avait coutume d'emmener ses assistants
marcher autour de l'étang du bois de la Cambre qui borde agréablement le
campus de l'Université de Bruxelles. Après plusieurs tours et plus d'une
heure d'un solliloque interrompu, il remerciait son interlocuteur avec
un grand sourire sympathique en lui disant : « Nous avons eu une bonne
discussion, n'est-ce pas? ». Cette anecdote est assez caractéristique.
Apôtre de la rhétorique et du débat contradictoire, Perelman conçoit
pourtant le juge comme un héros solitaire qui motive ses décisions sans
véritable dialogue avec les parties au procès ni les collègues
magistrats qui composent le siège des juridictions supérieures. On peut
lui faire le reproche de « monologisme » que les Américains adresseront
plus tard à Ronald Dworkin, dont les conceptions s'inscrivent, avec
celles du philosophe allemand Gadamer, dans le même courant de pensée.

**Les trois meilleurs livres. --**

- *Traité de l\'Argumentation : La Nouvelle Rhétorique,* avec Lucie
  Olbrechts-Tyteca, Paris, PUF, 1957, réédité en 2009 aux Éditions de
  l\'Université de Bruxelles.

- *Logique juridique. Nouvelle rhétorique*, Paris, Dalloz, 1976.

- _Le raisonnable et de déraisonnable du droit au-delà du
  positivisme juridique_, Paris, LGDJ, 1984.* \ *

**Pour en savoir plus. --**

- B. Frydman et G. Lewkowicz (dir.), _Le droit selon l'École de
  Bruxelles_, Bruxelles, éd. de l'ULB, 2022.

