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title: 'Défendre : entre philosophie, devoir et combat'
author: Benoit Frydman
language: fr
date: 2025
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doi: null
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**1/ Quel regard la philosophie porte-t-elle sur le rôle de
l'avocat et sur la notion de défense ?**

La philosophie a souvent posé un regard sévère sur l'avocat et sa
mission de défense. La philosophie s'est construite, avec Socrate et
Platon, contre ceux qui pratiquaient le débat contradictoire dans la
Cité et ceux qui en enseignaient les techniques, les sophistes. Contre
le modèle démocratique de la Cité, présentée comme une obscure caverne,
où les questions politiques sont débattues à l'assemblée et les litiges
plaidés dans les tribunaux devant un jury de concitoyens, le philosophe
tente une ascension solitaire vers la contemplation de l'essence
aveuglante du vrai et du bon, qu'il enseignera ensuite aux meilleurs à
la manière de mystères ésotériques. Il prétend, au nom de ce savoir,
fixer les règles d'organisation et de vie de la Cité et y exercer,
quoique secrètement, la magistrature suprême. Certes Socrate interroge
ses concitoyens sur l'*agora* mais il refuse catégoriquement de
parler à l'assemblée et de plaider devant les tribunaux. Il ne pourra
cependant s'y soustraire lorsqu'il sera lui-même accusé et condamné à
boire la cigüe. Quant à son disciple Platon, affligé d'un bégaiement, il
préfèrera toujours la voie de l'écrit.

L'idéal mathématique de la démonstration imparable, opposé à
l'argumentation contradictoire, anime également la philosophie moderne
et les Lumières. Leibniz, juriste de formation et mathématicien de
génie, prétend, comme beaucoup d'autres, réduire le droit à un système
formel. Il déteste les arguties des avocats et jette les bases d'une
nouvelle logique où les juristes savants, confrontés à un litige,
n'auront plus qu'à s'installer ensemble à une table de travail en
disant : « calculons ! ». Cet idéal du raisonnement formel se prolongera
dans la figure du syllogisme judiciaire, théorisée par Cesare Beccaria.
Confronté à un cas, le juge trouvera la prémisse majeure dans la loi et
la mineure dans les faits de la cause, n'having plus qu'à déduire de leur
rapprochement la solution du cas. Notons comme ce modèle fait totalement
l'impasse sur le procès, la discussion contradictoire et les droits de
la défense au moment même où, avec la Révolution, ceux-ci deviennent des
droits de fondamentaux et des règles impératives de toute procédure
équitable.

** **

**2/ Les avocats ont longtemps été perçus comme des sophistes, un
courant de pensée longtemps disqualifié par la philosophie avant d'être
progressivement réhabilité, notamment par l'École de Bruxelles. Alors,
un avocat peut-il être considéré comme un sophiste d'après vous ?**

Après la chute des régimes fascistes et la seconde guerre mondiale, un
important courant philosophique a remis à l'honneur l'argumentation et
le débat contradictoire, comme seul moyen adéquat et légitime dans un
état de droit démocratique, de prendre des décisions dans les domaines
de la politique et de la justice. La « philosophie procédurale » a ainsi
mis en avant « l'éthique de la discussion » selon les formules de
Habermas, tandis que Perelman et ses disciples de l'École de Bruxelles
s'attelaient à l'étude de la motivation des jugements et des moyens
mobilisés par les praticiens pour résoudre les questions de droit.
Perelman enseigne « ce que le philosophe peut apprendre par l'étude du
droit », à savoir la pratique de la raison argumentée pour résoudre les
questions de droit et de justice.

Pour autant, les tentatives de réhabiliter à cette occasion les termes
« sophiste » et « rhétorique » n'auront guère de succès, surtout auprès
des juristes. Il est pratiquement impossible de renverser le jugement de
condamnation des sophistes par les philosophes, dont les termes sont
actés dans la langue elle-même depuis près de 2.500 ans. Mais les mots
importent moins que la pratique qu'ils désignent, celle du débat
contradictoire, mené selon la règle du meilleur argument et tranché de
manière motivée par un tiers indépendant, impartial et bien informé. Ce
modèle argumentatif et procédural nous enseigne que la manifestation de
la vérité n'a rien d'une épiphanie. Elle est le produit d'un long
travail à mener, selon les règles de l'art et de la procédure, à coups
d'arguments probants, c'est-à-dire probables, soumis à l'épreuve de la
contradiction. Ce modèle, l'avocat en est à la fois l'incarnation et le
gardien, au nom des droits de la défense et de la défense du droit.

Cette pratique juridique et démocratique de la recherche du juste et du
vrai, sans laquelle nos institutions et nos sociétés ouvertes ne
sauraient prospérer ni même subsister durablement, se retrouve
aujourd'hui la cible de toutes les attaques. D'une part, par les
« populistes » comme Donald Trump et ses nombreux épigones. Trump n'a
rien d'un sophiste : il déteste être contredit et se soustrait autant
qu'il peut aux questions des journalistes et aux débats politiques.
C'est un despote qui parle en gourou, incantatoire et affabulateur. Dans
le même temps, une partie de ceux qui défendent contre lui la science et
la rationalité se replient sur une conception dogmatique de la vérité
comme produit de savants calculs inaccessibles au commun des mortels.
Les uns et les autres prétendent s'arroger un statut de maîtres de
vérité pour nous subjuguer. Or la vérité comme la justice n'a pas de
maîtres, seulement des serviteurs.

** **

**3/ Aujourd\'hui, de nouvelles questions éthiques et
philosophiques se posent au monde de la justice, notamment avec
l\'avènement de l\'IA. Selon vous, un avocat devrait-il se contenter
d'être un technicien du droit ou devrait-il aussi être un penseur et un
philosophe ?**

Depuis quatre cents ans, la raison juridique n'a cessé d'alterner entre
des modèles de formalisation et de calcul (comme les théorèmes du droit
naturel, le syllogisme judicaire, la mise en balance et le calcul des
intérêts) et des modèles fondés sur la discussion et
l'interprétation[^1], Bruylant, 3e
édition, 2011.]. Alors que ces derniers triomphaient à la fin du
20e siècle avec l'idéal démocratique et la défense des droits
fondamentaux, un nouveau modèle à prétention mathématique se présente
aujourd'hui sous la dénomination d'« intelligence artificielle ». Il a
trouvé à s'incarner dans le mythe, aussi fascinant qu'inquiétant, du
*juge-robot*. Cette nouvelle machine à calculer le droit, qui
ressemble étrangement à celle dont rêvait Leibniz, renvoie en réalité
par ses méthodes, qui conjuguent les données statistiques et le calcul
des probabilités, à la sociologie positiviste du 19e
siècle[^2]. Il
appelle à un gouvernement scientifique de la société et au remplacement
du droit par les ingénieurs et les informaticiens. Il s'impose par la
surveillance en masse, le recensement, la prédiction et finalement la
normalisation et la sanction des comportements. La numérisation de nos
sociétés et la puissance de calcul des ordinateurs permet désormais le
large déploiement de ses applications. Elles n'en rendent que plus
dangereux les abus et les dérives. Certains logiciels, spécialisés dans
la chasse aux fraudeurs de tous poils, ont déjà causé des catastrophes
d'ampleur industrielle, notamment aux Pays-Bas où l'un d'eux a provoqué
la chute d'un gouvernement et au Royaume-Uni où un autre, utilisé par la
Poste de Sa Majesté, a engendré des centaines de condamnations erronées,
causant le plus grand scandale de l'histoire judiciaire britannique
moderne[^3].

L'intelligence artificielle a néanmoins beaucoup à apporter à la justice
et à l'avocat, qui s'en sert déjà abondamment. La numérisation des
règles et des décisions et les outils d'exploitation de ces documents
constituent autant de moyens de découvrir de nouvelles données et de
forger de nouveaux moyens afin de les mettre en débat. Mais il ne s'agit
en aucun cas de se prosterner devant la machine à juger comme devant un
nouveau veau d'or, de renoncer à nos opinions et à nos combats, d'abolir
notre jugement, ni de s'en remettre à des ingénieurs pour administrer le
droit et la justice. Cela équivaudrait à retomber fatalement dans cette
conception naïve et dangereuse de la vérité comme discours ésotérique du
maître, dont l'avocat a pour mission constante d'interroger et de
soumettre à la contradiction les affirmations et les dogmes dans les
prétoires et au milieu du cercle des humains.

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[^1]: Voir _Le sens des lois. Histoire de
l'interprétation et de la raison juridique
[^2]: Moins celle d'Auguste Comte, hostile à la
mathématisation, que celle d'Adolphe Quételet et de Francis Galton.
[^3]: Ch. Derave, B. Frydman et N. Genicot, dir.,
*L'intelligence artificielle face à l'État de droit*, Bruylant,
\2024._
