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title: Comprendre le droit avec Paul Martens
author: Benoit Frydman
language: fr
date: 2004
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Juge à la Cour d'arbitrage, professeur à l'ULB et à l'Ulg, Paul Martens
publie *Théories du droit et pensée juridique contemporaine* aux
éditions Larcier.

On attendait avec impatience et on lira avec bonheur cet ouvrage d'un
grand juge, talentueux homme de plume et de débats, qui nous fait
partager le fruit de quarante années de réflexion et de pratique du
droit. Le livre, qui se présente sous la forme d'un cours en dix-sept
leçons, n'est ni un manuel, ni un traité ; plutôt une série de
méditations, au sens cartésien, ou de promenades, à la manière de
Rousseau, auxquelles l'auteur nous invite pour tenter de « comprendre le
droit plutôt que de se borner à le connaître ».

A la suite de Kelsen, Paul Martens juge superflue sinon naïve la
distinction entre droit et pouvoir qui, depuis la Modernité, s'incarnent
tous deux dans la figure de l'Etat. Cet Etat, dont on découvre tour à
tour les différents visages et les transformations successives, sert de
fil conducteur au parcours. De « l'Etat administratif », qui retient la
justice plutôt qu'il ne la délègue, à « l'Etat total », qui étouffe la
société, de « l'Etat-providence », qui arbitre les conflits d'intérêts,
à « l'Etat \[belge\] subverti », qui en devient l'otage, en passant par
les figures plus divertissantes de l'Etat « comique », « névropathe » ou
« rhétoricien », le lecteur découvre l'histoire mouvementée de ce
monstre pas si froid que cela qui « va évoluer, s'enfler puis se
dégonfler ».

Mais, à dire vrai, ce plan n'est qu'un trompe-l'œil. Car le véritable
personnage central du livre, c'est le Juge, en particulier quand il juge
l'Etat. Paul Martens nous livre d'abord et avant tout, et c'est
précieux, « l'opinion d'un juge sur ce que lui a appris sa pratique de
juge ». Suivant la bonne méthode judiciaire, l'analyse ne procède jamais
d'une théorie ou d'un concept, mais d'un florilège de cas réels,
difficiles ou dérisoires, illustres ou anodins, que le juge Martens
puise non seulement dans la jurisprudence belge mais aussi chez ses
collègues européens et américains et qui reflètent à chaque fois une
facette particulière de la réalité juridique du temps.

Ce cours est l'œuvre d'un passionné de la chose à juger, toujours en
proie à cette *libido judicandi*, dont il est aussi le clinicien.
Pour autant cet amoureux n'est pas un galant transi, que la passion
aveugle, mais un amant exigeant, qui critique plus souvent qu'il ne loue
une justice qu'il nous montre volontiers balbutiante, lâche, empêtrée
dans les petites et les grandes compromissions avec le pouvoir, mais
capable aussi de sursaut, parfois talentueuse et à l'occasion
visionnaire. Une justice vivante, qui se trompe souvent, bref une
justice humaine, qui a trouvé une nouvelle jeunesse dans la fonction de
stimuler ou de ranimer les controverses qu'elle avait traditionnellement
pour mission de clore.

Les leçons oscillent entre le ton direct et percutant du cours oral et
des études plus écrites, que l'on lira ou relira avec grand plaisir.
Mais toujours on retrouve la marque du style Martens, ce sens de la
formule qui fait mouche, dont l'auteur nous enseigne d'ailleurs qu'elle
constitue l'arme secrète du juge lorsqu'il prétend faire jurisprudence.
Ainsi, sur l'accès au prétoire des associations, toujours dénié par la
Cour de cassation : « Il est moins risqué de permettre aux lobbies de
faire un procès que de les autoriser à fréquenter un ministre ». Et à
propos de l'équité, « bête noire des professeurs de droit et des juges
suprêmes, aussi insupportable au juriste que la charité au socialiste
parce qu'ils voient dans l'une et l'autre une caricature de la
justice ». Ou encore, commentant la notion d'excès de pouvoir : « un
pouvoir, c'est, souvent, déjà un excès ».

En somme, un livre à l'image de son auteur : lucide et enjoué, informé
et accessible, mettant une impressionnante culture judiciaire et des
lectures étendues au service de la compréhension de tous, prompt à rire
mais capable de s'indigner, n'hésitant pas à s'engager mais jaloux de
son indépendance, soucieux en tous cas de peser soigneusement le pour et
le contre, et par-dessus tout à l'écoute des attentes et des
souffrances, profondément imprégné de cette « éthique de la
sollicitude » qu'il invite les juges à pratiquer.



> **bfrydman\@ulb.ac.be**



